Spectacle NOMAD ; compte-rendus par les étudiants

Les étudiants de DNMADe 1° année ont travaillé en cours d’Humanités, avec leur professeur de Lettres, Mme Pavec, à la restitution du spectacle de danse contemporaine qu’ils ont vu début novembre dans le cadre du festival Total Danse. Vous pourrez découvrir ci-après deux compte-rendu de cette expérience :

“Nomad” de Sidi Larbi Cherkaoui

Cette pièce nous confronte à plusieurs représentations qui nous dirigent sur des sujets ou des problèmes de la société actuelle. Les premières scènes débutent par un chant religieux musulman qui est l’appel à la prière. Cette scène peut-être vue de différentes manières. D’abord elle peut porter atteinte à la communauté religieuse : dans une certaine lecture de la religion musulmane, le chant est vu comme un sacrilège s’il est chanté en public. Mais de manière plus optimiste, c’est un chant venu d’un autre continent qui peut faire naître l’idée d’une ouverture sur les cultures du monde. Personnellement je rejoins la seconde idée, c’est justifiable par les autres chants multiculturels qui sont vocalisés lors du spectacle. Nous avons donc une nouvelle ouverture sur le monde par la démonstration de Sidi Larbi Cherkaoui qui nous réserve une représentation avec des engagements.

Le titre du spectacle, “Nomad”, évoque le sujet de la migration. A maintes reprises les danseurs nous montrent un changement de lieux à traverser mais cela reste un périple (que ce soit un paysage montagneux, pluvieux, désertique). Les danses ne se ressemblent pas, des fois on y voit une lutte et ensuite le contraire lorsqu’on voit de l’entraide entre les danseurs. Ces passages confortent l’image d’une société qui fuit son pays et qui cherche tout simplement un lieu d’accueil pour ne plus subir les malheurs et atrocités qu’elle aurait pu vivre ou voir.

Le spectacle prend place dans un paysage désertique. Un danseur après l’autre arrive sur la scène. Leurs danses font concevoir qu’ils essayent de communiquer, de se comprendre en utilisant leurs sens et plus particulièrement celui du toucher. A chaque danse, une amélioration apparaît. Cette amélioration se confirme par l’observation d’une gestuelle similaire entre tous mais pas en harmonie totale. Il y a là, une forme de réalisme qui sert à faire comprendre aux spectateurs que les scènes sont engagées et se veulent au plus proche de la réalité. Mais plus on avance dans la pièce, plus les danseurs se comprennent et dansent dans une harmonie pour ne former qu’un.

Personnellement j’y ai vu une référence à l’évolution d’une société qui cherche à toujours se développer. Cette évolution peut-être remarquée lors de la scène où l’homme a apprivoisé l’animal pour ensuite s’en servir à son gré. Dans cette séquence on peut voir une humanisation sur le vivre en société. Mais en même temps, on peut imaginer que ce sont des corps cassés augmentés par des prothèses et tout de suite, les articulations des mouvements sont très différentes des autres et leur dessin semble moins limpide.

Ces mouvements si compliqués à être fluides avec les autres mouvements de danseurs créent un effet d’étrangéisation et de distance émotionnelle face au spectacle : on n’est pas loin de l’effet de Verfremdung brechtien.

En accord avec le fond du spectacle, la mise en scène est intéressante par les jeux de lumières assez discrets. Le décor est muni d’un écran géant qui m’a paru utile, il permet de suivre une ligne directrice dans le cas où le spectateur se perdrait sur trop de pistes. Ce grand écran permet une seconde narration intensifiée par les bouleversements météorologiques.

La scène la plus mémorable de Sidi Larbi Cherkaoui est celle de la Piéta. La Piéta représente la Vierge Marie pleurant son fils, Jésus-Christ, qu’elle tient sur ses genoux au moment de la descente de croix. Mais dans la scène du spectacle elle est représentée par deux hommes qui sont enduits de sang. Un autre engagement est révélé lors de la représentation de cette scène, celui de l’homosexualité qui pose encore débat et est source de conflit dans certains pays.

La dernière scène reste la plus attendue pour moi car toute cette représentation du vivre en société, de l’acceptation ou des conflits entre humains finit dans un même constat : celui que l’homme est un loup pour l’homme. La scène finale est une explosion nucléaire. Les danseurs, impuissants, la contemplent et réalisent la cause de leur mort.

Donovan Crépin, étudiant de DNMADe Mode 1° année.

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Nomad : la transmission de l’émotion

Nomad de Sidi Larbi Cherkaoui est ce que l’on pourrait percevoir comme un déferlement d’émotions.

Comme pour tout spectacle de danse contemporaine, la salle est comble d’un public en soif de poésie, curieux et en attente du chef d’œuvre promis. La lumière s’éteint et la scène s’éclaire, pourtant loin de l’atmosphère onirique tant espérée : le public se retrouve plongé dans un désert aride et desséché.

Un engagement peu marqué, une histoire abstraite

C’est ainsi que tout commence et tout s’enchaîne dans une fluidité maîtrisée mais dans la compréhension la plus abstraite. En effet, au commencement et ce tout au long du spectacle, l’intention du chorégraphe reste floue. Cependant, on peut parfois percevoir comme des “micro histoires” bien définies dans un tout très chaotique. Ces parcelles de narration nous replacent dans des contextes définis, quelquefois dans l’entraide, parfois dans l’affrontement, pour finir dans l’anéantissement le plus total d’absolument tout. Peut-être ?

Le spectateur peut interpréter ces histoires comme il l’entend selon son vécu, son éducation, son état d’esprit, bien qu’il se repose sur la base donnée par le chorégraphe. Ainsi, on peut percevoir différentes versions, se croire sur une autre planète ou en post apocalypse. Pour autant l’environnement reste le même, aride, chaud au point d’en être étouffant, sans vie, perdu et stérile dans une atmosphère pesante.

Par ailleurs, on ne saurait extraire un quelconque engagement. Effectivement, on ne retrouve pas de message clair, de lutte profonde, on ne ressent pas de transmission forte. Et pour autant, est-ce bien important ? A-t-on l’obligation divine de chercher une signification précise, une narration dans toute forme d’art ?

Une performance de haut niveau

L’incompréhension face au spectacle laisse rapidement place à la fascination pour une danse de haut niveau. Ici on peut parler d’une véritable performance sportive. Fluide et en perpétuel mouvement, chaque danseur est singulier et forme un ensemble dans une précision et une concentration absolues. On peut louer leur professionnalisme et leur dévouement à la chorégraphie. Par ailleurs, on pourrait parfois penser que, petit à petit, les danseurs s’épuisent au cours du spectacle, que leurs mouvements ne sont plus synchronisés. Pour autant, ils ne l’ont jamais vraiment été. Ces décalages intentionnels viennent accentuer l’atmosphère pesante et dérangeante de la performance. Ce foisonnement de mouvements tous différents mais pourtant les mêmes brouillent la lisibilité de la danse et font écho au chaos déjà installé.

La transmission de l’émotion

Malgré un message peu impactant, le spectacle orchestré par Sidi Larbi Cherkaoui fait état d’une performance artistique tout à fait appréciable et d’une transmission, non pas d’une narration, d’émotions parfaitement efficaces. On peut véritablement ressentir le spectacle dans tout ce qu’il a de plus sensible et impalpable. Sans pouvoir l’expliquer, la mise en scène (ici j’entends aussi bien la chorégraphie que le son, le brouillard, les costumes…), l’exécution et le choix des musiques nous plongent dans un état émotionnel singulier entre mal-être et fascination. L’immersion proposée par la compagnie Eastman est un curieux mélange intangible perdu entre l’abstrait et un réel qui fait écho à notre actualité.

Pour finir, il ne s’agit pas du spectacle de danse contemporaine le plus expressif produit jusque là, mais plutôt d’une expérience sensorielle et émotionnelle qui fait appel à notre instinct plutôt qu’à notre mental. Il s’agit d’une bonne occasion pour remettre en perspective ce qui constitue l’être humain.

Louise Chane Woa. étudiante en DNMADe Mode